Bad Bunny au Super Bowl : pourquoi Donald Trump boycotte l’événement

Bad Bunny enflamme la mi-temps du Super Bowl ce dimanche 8 février 2026 devant des centaines de millions de téléspectateurs.

Mais la superstar portoricaine la plus écoutée au monde cristallise une polémique politique sans précédent. Donald Trump a annoncé qu’il ne se rendrait pas à Santa Clara pour assister à l’événement.

Une star qui dérange la Maison Blanche

« La NFL ne comprend donc rien à rien ? » Le ton est donné dès septembre 2025 par un conseiller de la Maison Blanche sur X. L’annonce du choix de Bad Bunny pour le concert de mi-temps provoque une vague d’indignation dans les rangs républicains.

Donald Trump lui-même prétend en octobre n’avoir « jamais entendu parler » de l’artiste. Une affirmation surprenante quand on sait que le Portoricain de 31 ans a été l’artiste le plus streamé dans le monde en 2020, 2021, 2022 et 2025. Le président qualifie ce choix d’« absolument ridicule » et de « terrible ».

Fin janvier, Trump confirme qu’il boycottera l’événement. Officiellement, Santa Clara serait « trop loin ». Officieusement, c’est un camouflet politique assumé.

Le crime de Bad Bunny : chanter en espagnol

Ce qui hérisse le plus la galaxie Maga est inattendu. « Bad Bunny n’a aucune chanson en anglais », s’étrangle le youtubeur conservateur Benny Johnson sur X. Pour les trumpistes, ce répertoire 100% hispanophone constitue un affront aux États-Unis.

L’attachement du chanteur à sa langue natale est pourtant un choix politique assumé. « C’est une forme de résistance musicale, alors que pendant des années, les États-Unis ont tenté d’imposer l’anglais aux Portoricains », explique Albert Laguna, chercheur à l’université de Yale.

Bad Bunny rompt avec les codes des générations précédentes. Shakira menait deux carrières parallèles : une discographie en espagnol et des morceaux traduits en anglais pour l’international. Lui refuse ce compromis.

En octobre, lors de son passage dans l’émission satirique « Saturday Night Live », il enfonce le clou. « Je suis impatient de faire le Super Bowl. C’est une victoire pour la communauté latino aux États-Unis », lance-t-il. Puis il poursuit en espagnol : « Notre empreinte et notre contribution dans ce pays, personne ne pourra nous l’enlever ni l’effacer. »

« Si vous n’avez pas compris ce que je dis, vous avez quatre mois pour apprendre l’espagnol avant le Super Bowl. »

Une provocation assumée qui fait rugir les conservateurs.

Un artiste « woke » dans le viseur

Les attaques ne se limitent pas à la langue. L’ancienne élue républicaine Marjorie Taylor Greene qualifie ses performances scéniques de « démoniaques » et « perverses ». Le chanteur est accusé de brouiller les frontières entre les genres à travers son style vestimentaire.

Son engagement pour les droits des personnes LGBT est également pointé du doigt. Pour les trumpistes, Benito Antonio Martínez Ocasio (son vrai nom) incarne l’archétype de l’artiste « woke » qu’ils exècrent.

Porto Rico au cœur du combat

Le dernier album de Bad Bunny, « DeBÍ TiRAR MáS FOToS », est une ode à Porto Rico. Triple Grammy Award cette année, dont celui de l’album de l’année – une première pour un artiste hispanophone.

Le musicien puise dans les styles traditionnels de son île : jíbara, plena, bomba, salsa. « En convoquant tous ces genres, il livre un récit sur l’histoire de Porto Rico », analyse Albert Laguna.

Porto Rico a un statut particulier d’« État libre associé » des États-Unis. Ses 3 millions d’habitants sont citoyens américains mais ne peuvent pas voter à l’élection présidentielle. Un territoire de second rang que Bad Bunny défend avec acharnement.

Dans ses textes, il dénonce la pauvreté touchant près d’un habitant sur deux. Il fustige le tourisme de luxe, l’arrivée massive d’investisseurs étrangers et la gentrification qui chassent les Portoricains de leur propre île.

« Dans ma vie, tu étais un touriste. Tu n’as vu que le meilleur de moi, pas ma souffrance » – extrait de « TURiSTA »

L’affrontement direct avec Trump

Dans le clip de « NUEVAYoL », mis en ligne le 4 juillet (fête nationale américaine), Bad Bunny vise directement Trump. Une voix imitant le président reconnaît avoir « fait une erreur » : « Ce pays n’est rien sans les immigrés, ce pays n’est rien sans les Mexicains, Dominicains, Portoricains, Colombiens, Vénézuéliens, Cubains. »

Un message frontal contre la politique migratoire trumpiste qui promet l’expulsion massive des sans-papiers.

En juin, le chanteur poste les images d’une descente de la police de l’immigration (ICE) dans les rues de Porto Rico. « Ils sont là, à Pontezuela. Ces fils de pute, au lieu de foutre la paix aux gens et les laisser travailler », dénonce-t-il.

Début février, lors des Grammy Awards, il appelle à mettre « ICE dehors ». « Nous ne sommes pas des animaux, nous sommes humains et nous sommes Américains. »

Un boycott des États-Unis assumé

Bad Bunny pousse la logique jusqu’au bout : il boycotte les États-Unis pour sa tournée mondiale. À la place, il donne 31 concerts à San Juan, la capitale portoricaine.

« Je crains que mes fans ne soient pris pour cible par la police de l’immigration en marge des concerts », justifie-t-il. Cette résidence baptisée « No me quiero ir de aqui » (« Je ne veux pas partir d’ici ») a généré 200 millions de dollars de retombées économiques pour l’île.

La quinzaine de minutes au Super Bowl sera sa seule représentation sur le sol américain. En octobre, un conseiller du gouvernement avait menacé : « La police de l’immigration surveillerait le show. Il n’y a aucun endroit sûr pour les personnes illégalement dans ce pays. »

La NFL a finalement assuré mardi que l’ICE ne serait pas déployée autour du stade.

Une polémique qui dépasse le sport

« Le spectacle d’un rappeur hispanophone lors de l’événement sportif le plus regardé à la télévision constitue en soi une remise en cause directe des efforts de l’administration Trump pour masquer la diversité du pays », estiment deux chercheurs américains.

Pour Camille Diao, productrice de l’émission « Tapage » sur France Inter, cette polémique marque « un changement d’époque ». Auparavant, les responsables politiques ne « se mêlaient pas des choix artistiques au concert du Super Bowl ».

D’autant que « depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, les artistes sont très timides pour prendre la parole contre le président », observe la journaliste. Bad Bunny tranche dans ce paysage frileux.

Ce soir, devant des centaines de millions de téléspectateurs, le chanteur promet que « le monde va danser ». Treize minutes de spectacle qui s’annoncent comme un acte de résistance politique autant qu’une performance musicale. Un symbole puissant pour la communauté latino-américaine aux États-Unis.

L’affrontement entre la star du reggaeton et le président américain cristallise une bataille culturelle et identitaire qui dépasse largement le cadre sportif. Bad Bunny a fait son choix : il ne reculera pas.